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 Le Chevalier double

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مُساهمةموضوع: Le Chevalier double    الإثنين أبريل 11, 2011 6:28 am

Le Chevalier double



(Nouvelle fantastique)





Théophile Gautier












Qui rend donc la
blonde Edwige si triste ? que fait-elle assise à l'écart, le menton dans
sa main et le coude au genou, plus morne que le désespoir, plus pâle
que la statue d'albâtre qui pleure sur un tombeau ?












Du coin de sa
paupière une grosse larme roule sur le duvet de sa joue, une seule, mais
qui ne tarit jamais ; comme cette goutte d'eau qui suinte des voûtes du
rocher et qui à la longue use le granit, cette seule larme, en tombant
sans relâche de ses yeux sur son coeur, l'a percé et traversé à jour.












Edwige, blonde
Edwige, ne croyez-vous plus à Jésus-Christ le doux Sauveur ? doutez-vous
de l'indulgence de la très sainte Vierge Marie ? Pourquoi portez-vous
sans cesse à votre flanc vos petites mains diaphanes, amaigries et
fluettes comme celles des Elfes et des Willis ? Vous allez être mère ;
c'était votre plus cher voeu ; votre noble époux, le comte Lodbrog, a
promis un autel d'argent massif, un ciboire d'or fin à l'église de
Saint-Euthbert si vous lui donniez un fils.












Hélas ! hélas ! la
pauvre Edwige a le coeur percé des sept glaives de la douleur ; un
terrible secret pèse sur son âme. Il y a quelques mois, un étranger est
venu au château ; il faisait un terrible temps cette nuit-là : les tours
tremblaient dans leur charpente, les girouettes piaulaient, le feu
rampait dans la cheminée, et le vent frappait à la vitre comme un
importun qui veut entrer.












L'étranger était beau
comme un ange, mais comme un ange tombé ; il souriait doucement et
regardait doucement, et pourtant ce regard et ce sourire vous glaçaient
de terreur et vous inspiraient l'effroi qu'on éprouve en se penchant sur
un abîme. Une grâce scélérate, une langueur perfide comme celle du
tigre qui guette sa proie, accompagnaient tous ses mouvements ; il
charmait à la façon du serpent qui fascine l'oiseau.












Cet étranger était un
maître chanteur ; son teint bruni montrait qu'il avait vu d'autres
cieux ; il disait venir du fond de la Bohême, et demandait l'hospitalité
pour cette nuit-là seulement.












Il resta cette nuit,
et encore d'autres jours et encore d'autres nuits, car la tempête ne
pouvait s'apaiser, et le vieux château s'agitait sur ses fondements
comme si la rafale eût voulu le déraciner et faire tomber sa couronne de
créneaux dans les eaux écumeuses du torrent.












Pour charmer le
temps, il chantait d'étranges poésies qui troublaient le coeur et
donnaient des idées furieuses ; tout le temps qu'il chantait, un corbeau
noir vernissé, luisant comme le jais, se tenait sur son épaule ; il
battait la mesure avec son bec d'ébène, et semblait applaudir en
secouant ses ailes. – Edwige pâlissait, pâlissait comme les lis du clair
de lune ; Edwige rougissait, rougissait comme les roses de l'aurore, et
se laissait aller en arrière dans son grand fauteuil, languissante, à
demi-morte, enivrée comme si elle avait respiré le parfum fatal de ces
fleurs qui font mourir.












Enfin le maître
chanteur put partir ; un petit sourire bleu venait de dérider la face du
ciel. Depuis ce jour, Edwige, la blonde Edwige ne fait que pleurer dans
l'angle de la fenêtre.












Edwige est mère ;
elle a un bel enfant tout blanc et tout vermeil. – Le vieux comte
Lodbrog a commandé au fondeur l'autel d'argent massif, et il a donné
mille pièces d'or à l'orfèvre dans une bourse de peau de renne pour
fabriquer le ciboire ; il sera large et lourd, et tiendra une grande
mesure de vin. Le prêtre qui le videra pourra dire qu'il est un bon
buveur.












L'enfant est tout
blanc et tout vermeil, mais il a le regard noir de l'étranger : sa mère
l'a bien vu. Ah ! pauvre Edwige ! pourquoi avez-vous tant regardé
l'étranger avec sa harpe et son corbeau ?...












Le chapelain ondoie
l'enfant ; – on lui donne le nom d'Oluf, un bien beau nom ! – Le mire
monte sur la plus haute tour pour lui tirer l'horoscope.












Le temps était clair
et froid : comme une mâchoire de loup cervier aux dents aiguës et
blanches, une découpure de montagnes couvertes de neiges mordait le bord
de la robe du ciel ; les étoiles larges et pâles brillaient dans la
crudité bleue de la nuit comme des soleils d'argent.












Le mire prend la
hauteur, remarque l'année, le jour et la minute ; il fait de longs
calculs en encre rouge sur un long parchemin tout constellé de signes
cabalistiques ; il rentre dans son cabinet, et remonte sur la
plate-forme, il ne s'est pourtant pas trompé dans ses supputations, son
thème de nativité est juste comme un trébuchet à peser les pierres fines
; cependant il recommence : il n'a pas fait d'erreur.












Le petit comte Oluf a
une étoile double, une verte et une rouge, verte comme l'espérance,
rouge comme l'enfer ; l'une favorable, l'autre désastreuse. Cela
s'est-il jamais vu qu'un enfant ait une étoile double ?












Avec un air grave et
compassé le mire rentre dans la chambre de l'accouchée et dit, en
passant sa main osseuse dans les flots de sa grande barbe de mage :












"Comtesse Edwige, et
vous, comte Lodbrog, deux influences ont présidé à la naissance d'Oluf,
votre précieux fils : l'une bonne, l'autre mauvaise ; c'est pourquoi il a
une étoile verte et une étoile rouge. Il est soumis à un double
ascendant ; il sera très heureux ou très malheureux, je ne sais lequel ;
peut-être tous les deux à la fois."












Le comte Lodbrog
répondit au mire : "L'étoile verte l'emportera." Mais Edwige craignait
dans son coeur de mère que ce ne fût la rouge. Elle remit son menton
dans sa main, son coude sur son genou, et recommença à pleurer dans le
coin de la fenêtre. Après avoir allaité son enfant, son unique
occupation était de regarder à travers la vitre la neige descendre en
flocons drus et pressés, comme si l'on eût plumé là-haut les ailes
blanches de tous les anges et de tous les chérubins.












De temps en temps un
corbeau passait devant la vitre, croassant et secouant cette poussière
argentée. Cela faisait penser Edwige au corbeau singulier qui se tenait
toujours sur l'épaule de l'étranger au doux regard de tigre, au charmant
sourire de vipère.












Et ses larmes
tombaient plus vite de ses yeux sur son coeur, sur son coeur percé à
jour.












Le jeune Oluf est un
enfant bien étrange : on dirait qu'il y a dans sa petite peau blanche et
vermeille deux enfants d'un caractère différent ; un jour il est bon
comme un ange, un autre jour il est méchant comme un diable, il mord le
sein de sa mère, et déchire à coup d'ongles le visage de sa gouvernante.












Le vieux comte
Lodbrog, souriant dans sa moustache grise, dit qu'Oluf fera un bon
soldat et qu'il a l'humeur belliqueuse. Le fait est qu'Oluf est un petit
drôle insupportable : tantôt il pleure, tantôt il rit ; il est
capricieux comme la lune, fantasque comme une femme ; il va, vient,
s'arrête tout à coup sans motif apparent, abandonne ce qu'il avait
entrepris et fait succéder à la turbulence la plus inquiète l'immobilité
la plus absolue ; quoiqu'il soit seul, il paraît converser avec un
interlocuteur invisible ! Quand on lui demande la cause de toutes ces
agitations, il dit que l'étoile rouge le tourmente.












Oluf a bientôt quinze
ans. Son caractère devient de plus en plus inexplicable ; sa
physionomie, quoique parfaitement belle, est d'une expression
embarrassante ; il est blond comme sa mère, avec tous les traits de la
race du Nord ; mais sous son front blanc comme la neige que n'a rayée
encore ni le patin du chasseur ni maculée le pied de l'ours, et qui est
bien le front de la race antique des Lodbrog, scintille entre deux
paupières orangées un oeil aux longs cils noirs, un oeil de jais
illuminé des fauves ardeurs de la passion italienne, un regard velouté,
cruel et doucereux comme celui du maître chanteur de Bohême.












Comme les mois
s'envolent, et plus vite encore les années ! Edwige repose maintenant
sous les arches ténébreuses du caveau des Lodbrog, à côté du vieux
comte, souriant, dans son cercueil, de ne pas voir son nom périr. Elle
était déjà si pâle que la mort ne l'a pas beaucoup changée. Sur son
tombeau il y a une belle statue couchée, les mains jointes, et les pieds
sur une levrette de marbre, fidèle compagnie des trépassés. Ce qu'a dit
Edwige à sa dernière heure, nul ne le sait, mais le prêtre qui la
confessait est devenu plus pâle encore que la mourante.












Oluf, le fils brun et
blond d'Edwige la désolée, a vingt ans aujourd'hui. Il est très adroit à
tous les exercices, nul ne tire mieux l'arc que lui ; il refend la
flèche qui vient de se planter en tremblant dans le coeur du but ; sans
mors ni éperon il dompte les chevaux les plus sauvages.












Il n'a jamais
impunément regardé une femme ou une jeune fille ; mais aucune de celles
qui l'ont aimé n'a été heureuse. L'inégalité fatale de son caractère
s'oppose à toute réalisation de bonheur entre une femme et lui. Une
seule de ses moitiés ressent de la passion, l'autre éprouve de la haine ;
tantôt l'étoile verte l'emporte, tantôt l'étoile rouge. Un jour il vous
dit : "Ô blanches vierges du Nord, étincelantes et pures comme les
glaces du pôle ; prunelles de clair de lune ; joues nuancées des
fraîcheurs de l'aurore boréale !" Et l'autre jour il s'écriait : "Ô
filles d'Italie, dorées par le soleil et blondes comme l'orange ! coeurs
de flamme dans des poitrines de bronze !" Ce qu'il y a de plus triste,
c'est qu'il est sincère dans les deux exclamations.












Hélas ! pauvres
désolées, tristes ombres plaintives, vous ne l'accusez même pas, car
vous savez qu'il est plus malheureux que vous ; son coeur est un terrain
sans cesse foulé par les pieds de deux lutteurs inconnus, dont chacun,
comme dans le combat de Jacob et de l'Ange, cherche à dessécher le
jarret de son adversaire.












Si l'on allait au
cimetière, sous les larges feuilles veloutées du verbascum aux profondes
découpures, sous l'asphodèle aux rameaux d'un vert malsain, dans la
folle avoine et les orties, l'on trouverait plus d'une pierre abandonnée
où la rosée du matin répand seule ses larmes. Mina, Dora, Thécla ! la
terre est-elle bien lourde à vos seins délicats et à vos corps charmants
?












Un jour Oluf appelle
Dietrich, son fidèle écuyer ; il lui dit de seller son cheval.












"Maître, regardez
comme la neige tombe, comme le vent siffle et fait ployer jusqu'à terre
la cime des sapins ; n'entendez-vous pas dans le lointain hurler les
loups maigres et bramer ainsi que des âmes en peine les rennes à
l'agonie ?












– Dietrich, mon
fidèle écuyer, je secouerai la neige comme on fait d'un duvet qui
s'attache au manteau ; je passerai sous l'arceau des sapins en inclinant
un peu l'aigrette de mon casque. Quant aux loups, leurs griffes
s'émousseront sur cette bonne armure, et du bout de mon épée fouillant
la glace, je découvrirai au pauvre renne, qui geint et pleure à chaudes
larmes, la mousse fraîche et fleurie qu'il ne peut atteindre."












Le comte Oluf de
Lodbrog, car tel est son titre depuis que le vieux comte est mort, part
sur son bon cheval, accompagné de ses deux chiens géants, Murg et
Fenris, car le jeune seigneur aux paupières couleur d'orange a un
rendez-vous, et déjà peut-être, du haut de la petite tourelle aiguë en
forme de poivrière, se penche sur le balcon sculpté, malgré le froid et
la bise, la jeune fille inquiète, cherchant à démêler dans la blancheur
de la plaine le panache du chevalier.












Oluf, sur son grand
cheval à formes d'éléphant, dont il laboure les flancs à coups d'éperon,
s'avance dans la campagne ; il traverse le lac, dont le froid n'a fait
qu'un seul bloc de glace, où les poissons sont enchâssés, les nageoires
étendues, comme des pétrifications dans la pâte du marbre ; les quatre
fers du cheval, armés de crochets, mordent solidement la dure surface ;
un brouillard, produit par sa sueur et sa respiration, l'enveloppe et le
suit ; on dirait qu'il galope dans un nuage ; les deux chiens, Murg et
Fenris, soufflent, de chaque côté de leur maître, par leurs naseaux
sanglants, de longs jets de fumée comme des animaux fabuleux.












Voici le bois de
sapins ; pareils à des spectres, ils étendent leurs bras appesantis
chargés de nappes blanches ; le poids de la neige courbe les plus jeunes
et les plus flexibles : on dirait une suite d'arceaux d'argent. La
noire terreur habite dans cette forêt, où les rochers affectent des
formes monstrueuses, où chaque arbre, avec ses racines, semble couver à
ses pieds un nid de dragons engourdis. Mais Oluf ne connaît pas la
terreur.












Le chemin se resserre
de plus en plus, les sapins croisent inextricablement leurs branches
lamentables ; à peine de rares éclaircies permettent-elles de voir la
chaîne de collines neigeuses qui se détachent en blanches ondulations
sur le ciel noir et terne.












Heureusement Mopse
est un vigoureux coursier qui porterait sans plier Odin le gigantesque ;
nul obstacle ne l'arrête ; il saute par-dessus les rochers, il enjambe
les fondrières, et de temps en temps il arrache aux cailloux que son
sabot heurte sous la neige une aigrette d'étincelles aussitôt éteintes.












"Allons, Mopse,
courage ! tu n'as plus à traverser que la petite plaine et le bois de
bouleaux ; une jolie main caressera ton col satiné, et dans une écurie
bien chaude tu mangeras de l'orge mondée et de l'avoine à pleine
mesure."












Quel charmant
spectacle que le bois de bouleaux ! toutes les branches sont ouatées
d'une peluche de givre, les plus petites brindilles se dessinent en
blanc sur l'obscurité de l'atmosphère : on dirait une immense corbeille
de filigrane, un madrépore d'argent, une grotte avec tous ses
stalactites ; les ramifications et les fleurs bizarres dont la gelée
étame les vitres n'offrent pas des dessins plus compliqués et plus
variés.












"Seigneur Oluf, que
vous avez tardé ! j'avais peur que l'ours de la montagne vous eût barré
le chemin ou que les elfes vous eussent invité à danser, dit la jeune
châtelaine en faisant asseoir Oluf sur le fauteuil de chêne dans
l'intérieur de la cheminée. Mais pourquoi êtes-vous venu au rendez-vous
d'amour avec un compagnon ? Aviez-vous donc peur de passer tout seul par
la forêt ?












– De quel compagnon
voulez-vous parler, fleur de mon âme ? dit Oluf très surpris à la jeune
châtelaine.












– Du chevalier à
l'étoile rouge que vous menez toujours avec vous. Celui qui est né d'un
regard du chanteur bohémien, l'esprit funeste qui vous possède ;
défaites-vous du chevalier à l'étoile rouge, ou je n'écouterai jamais
vos propos d'amour : je ne puis être la femme de deux hommes à la fois."












Oluf eut beau faire
et beau dire, il ne put seulement parvenir à baiser le petit doigt rose
de la main de Brenda ; il s'en alla fort mécontent et résolu à combattre
le chevalier à l'étoile rouge s'il pouvait le rencontrer.












Malgré l'accueil
sévère de Brenda, Oluf reprit le lendemain la route du château à
tourelles en forme de poivrière : les amoureux ne se rebutent pas
aisément.












Tout en cheminant il
se disait : "Brenda sans doute est folle ; et que veut-elle dire avec
son chevalier à l'étoile rouge ?"












La tempête était des
plus violentes ; la neige tourbillonnait et permettait à peine de
distinguer la terre du ciel. Une spirale de corbeaux, malgré les abois
de Fenris et de Murg, qui sautaient en l'air pour les saisir, tournoyait
sinistrement au-dessus du panache d'Oluf. À leur tête était le corbeau
luisant comme le jais qui battait la mesure sur l'épaule du chanteur
bohémien.












Fenris et Murg
s'arrêtèrent subitement : leurs naseaux mobiles hument l'air avec
inquiétude ; ils subodorent la présence d'un ennemi. – Ce n'est point un
loup ni un renard ; un loup et un renard ne seraient qu'une bouchée
pour ces braves chiens.












Un bruit de pas se
fait entendre, et bientôt paraît au détour du chemin un chevalier monté
sur un cheval de grande taille et suivi de deux chiens énormes.












Vous l'auriez pris
pour Oluf. Il était armé exactement de même, avec un surcot historié du
même blason ; seulement il portait sur son casque une plume rouge au
lieu d'une verte. La route était si étroite qu'il fallait que l'un des
deux chevaliers reculât.












"Seigneur Oluf,
reculez-vous pour que je passe, dit le chevalier à la visière baissée.
Le voyage que je fais est un long voyage ; on m'attend, il faut que
j'arrive.












– Par la moustache de
mon père, c'est vous qui reculerez. Je vais à un rendez-vous d'amour,
et les amoureux sont pressés", répondit Oluf en portant la main sur la
garde de son épée.












L'inconnu tira la
sienne, et le combat commença. Les épées, en tombant sur les mailles
d'acier, en faisaient jaillir des gerbes d'étincelles pétillantes ;
bientôt, quoique d'une trempe supérieure, elles furent ébréchées comme
des scies. On eût pris les combattants, à travers la fumée de leurs
chevaux et la brume de leur respiration haletante, pour deux noirs
forgerons acharnés sur un fer rouge. Les chevaux, animés de la même rage
que leurs maîtres, mordaient à belles dents leurs cous veineux, et
s'enlevaient des lambeaux de poitrail ; ils s'agitaient avec des
soubresauts furieux, se dressaient sur leurs pieds de derrière, et se
servant de leurs sabots comme de poings fermés, ils se portaient des
coups terribles pendant que leurs cavaliers se martelaient affreusement
par-dessus leurs têtes ; les chiens n'étaient qu'une morsure et qu'un
hurlement.












Les gouttes de sang,
suintant à travers les écailles imbriquées des armures et tombant toutes
tièdes sur la neige, y faisaient de petits trous roses. Au bout de peu
d'instants l'on aurait dit un crible, tant les gouttes tombaient
fréquentes et pressées. Les deux chevaliers étaient blessés.












Chose étrange, Oluf
sentait les coups qu'il portait au chevalier inconnu ; il souffrait des
blessures qu'il faisait et de celles qu'il recevait : il avait éprouvé
un grand froid dans la poitrine, comme d'un fer qui entrerait et
chercherait le coeur, et pourtant sa cuirasse n'était pas faussée à
l'endroit du coeur : sa seule blessure était un coup dans les chairs au
bras droit. Singulier duel, où le vainqueur souffrait autant que le
vaincu, où donner et recevoir était une chose indifférente.












Ramassant ses forces,
Oluf fit voler d'un revers le terrible heaume de son adversaire. – Ô
terreur ! que vit le fils d'Edwige et de Lodbrog ? il se vit lui-même
devant lui : un miroir eût été moins exact. Il s'était battu avec son
propre spectre, avec le chevalier à l'étoile rouge ; le spectre jeta un
grand cri et disparut.












La spirale de
corbeaux remonta dans le ciel et le brave Oluf continua son chemin ; en
revenant le soir à son château, il portait en croupe la jeune
châtelaine, qui cette fois avait bien voulu l'écouter. Le chevalier à
l'étoile rouge n'étant plus là, elle s'était décidée à laisser tomber de
ses lèvres de rose, sur le coeur d'Oluf, cet aveu qui coûte tant à la
pudeur. La nuit était claire et bleue, Oluf leva la tête pour chercher
sa double étoile et la faire voir à sa fiancée : il n'y avait plus que
la verte, la rouge avait disparu.












En entrant, Brenda,
tout heureuse de ce prodige qu'elle attribuait à l'amour, fit remarquer
au jeune Oluf que le jais de ses yeux s'était changé en azur, signe de
réconciliation céleste. – Le vieux Lodbrog en sourit d'aise sous sa
moustache blanche au fond de son tombeau ; car, à vrai dire, quoiqu'il
n'en eût rien témoigné, les yeux d'Oluf l'avaient quelquefois fait
réfléchir. – L'ombre d'Edwige est toute joyeuse, car l'enfant du noble
seigneur Lodbrog a enfin vaincu l'influence maligne de l'oeil orange, du
corbeau noir et de l'étoile rouge : l'homme a terrassé l'incube.












Cette histoire montre
comme un seul moment d'oubli, un regard même innocent, peuvent avoir
d'influence.












Jeunes femmes, ne
jetez jamais les yeux sur les maîtres chanteurs de Bohême, qui récitent
des poésies enivrantes et diaboliques. Vous, jeunes filles, ne vous fiez
qu'à l'étoile verte ; et vous qui avez le malheur d'être double,
combattez bravement, quand même vous devriez frapper sur vous et vous
blesser de votre propre épée, l'adversaire intérieur, le méchant
chevalier.












Si vous demandez qui
nous a apporté cette légende de Norvège, c'est un cygne ; un bel oiseau
au bec jaune, qui a traversé le Fiord, moitié nageant, moitié volant.
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